13 janvier 2010

Le vieux pêcheur

Les nouveautés se font rares mais le temps me manque. Cette fois il n'y a rien à "voir" il s'agit d'un petit essai que j'avais écris il y a quelques temps.

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Assis sur un banc dont les lattes sont gondolées et dépeintes par les âges, Antoine regarde diverger des centaines de voyageurs à la sortie d'un grand bateau de croisière qui vient d'entrer au port. Certains sont engloutis au plus profond de la foule comme s'il n'en ressortiraient jamais. Ils sont pris au piège par ce grand mouvement qui les submergent sans qu'ils ne parviennent à reprendre leur souffle et tentent, sans conviction, de se débattre par peur d'être noyés dans ce bain. Ceux-là, après avoir été refoulé par ceux qui les entouraient, restent encore quelques minutes sur le parvis du grand monument puis s'éparpillent pour finalement s'évanouir dans l'épais brouillard qui enveloppe la ville. Antoine ne peut s'empêcher d'y voir l'aquarelle de sa triste vie. Lui qui a vu disparaître tous ceux qui s'étaient égarés dans les plus beaux filets de son affection. La peinture est désormais bien fade tant les couleurs ont étés diluées par les torrents de larmes des dures années de vide de sa vie.

Assis, le dos courbé vers l'avant et les yeux pleins de nostalgie, il observe comme un vieux pêcheur silencieux devant le grondement sourd et lointain d'une mer prête à se déchaîner. Témoin de ce qui se passe devant lui, il n'a plus les forces nécessaires pour prendre part à un nouveau combat sans fin. Antoine se dit que si les filets emplis de poissons ne sont plus pour son semblable marin, alors les déceptions ne sont plus faites pour lui. A son tour, il prend goût à la passivité mais il ne veux pas flancher pas face aux intempéries qui ont inondées sa vie. Le ciel se met à grogner, certainement pour manifester son mécontentement, et recouvre rapidement les derniers rayons du soleil par un épais manteau sombre et humide. Ce vieillard assis sur un banc bien plus jeune que lui reste stoïque face au temps qui le menace. Comme le grand bâtiment de la gare, surplombé par une horloge géante et ornée de sublimes dorures, Antoine reste fièrement figé contre raz-et-marée.

Quel noble endroit est celui qui l'a vu naître, grandir puis dépérir au fil du temps. Robuste, tel un vieux chêne, il ne rompt pas et laisse le vent s'engouffrer dans ses cheveux blanchis par les âges. L'air salé lui rappel, avec tristesse, les temps où il avait rencontré sa femme, encore belle et fraîche, dans un bistrot situé aux alentours d'un vieux port de Normandie. Le soleil n'en finissait plus de briller ces jours-là et lui, il restait assis imperturbablement à la terrasse. Sa femme, qui s'appelait Rose-Marie, faisait le service et l'observait malicieusement, cachée derrière le bar. Antoine s'était contenté de l'admirer lorsqu'elle venait lui apporter le café. Une petite semaine durant, il n'avait osé s'impliquer d'avantage, pensant certainement qu'il faisait erreur. Puis un beau jour, dieu seul sait ce qui l'a pris, il s'est enfui avant d'être servit en ne laissant qu'un mot sur la table. La quête de la jeune femme n'avait duré que quelques jours avant qu'elle ne retrouve son futur amant.

Certains prennent Antoine pour un fou lorsqu'ils l'aperçoivent parce qu'il parle souvent tout seul, d'autres pensent qu'il est peut-être mourant. Personne ne vient à ses côtés pour lui venir en aide car ils ont peur de sa réaction. Ce vieil homme, aux traits tirés comme ceux des marins, ayant son épouse depuis une dizaine d'années, erre désormais comme un fantôme dans les rues désespérément glauques de la ville. Tous ceux qui eurent connaissance un jour de son prénom ont disparus et l'ont abandonnés devant le parvis de la mort. Antoine aurait voulu entrer dans le wagon des départs mais il semble qu'il ait manqué le dernier train.

Désormais, il attend son tour face à cette mer déchaînée qu'il a mainte fois supplié qu'elle lui rende sa femme. Ce n'est plus un train qu'il attend mais un fier bateau, comme ceux qui équipait la marine lors des grandes conquêtes, pour rejoindre sa tendre sirène perdue au milieu des eaux de l'océan. Emmitouflé dans son manteau et protégé du vent par son épaisse barbe grisâtre, il maintient ses doux yeux bleus entrouverts pour ne pas manquer un instant de ses derniers moments sur terre.


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Posté par Kotidiart à 21:27 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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